Servais raconte Godefroid

Ce gaumais fait la fierté des Ardennes. Ses planches de bandes dessinées rendent hommage aux histoires et aux paysages du sud de la Belgique. Dans son jardin secret, là où il écrit ses scénarios, Jean-Claude Servais nous a accueillis pour revenir sur un de ses ouvrages : Godefroid de Bouillon.

Quels sont vos premiers souvenirs de Bouillon et de son Château?

Jean-Claude Servais : J’ai surtout découvert le Château de Bouillon lorsque j’ai entrepris de retracer l’histoire de Godefroid. Bien entendu, je l’avais visité gamin avec mes parents. Mais dans mes souvenirs, le Géant de Botassart m’avait beaucoup plus marqué. J’y suis retourné par la suite, essentiellement pour cette bande dessinée. Cependant, j’avais déjà mis en scène la région bouillonnaise dans Les Seins de Café, une histoire d’amour et de contrebande qui se déroule dans la zone frontalière avec la France.

D’où vous vient l’idée de choisir Godefroid de Bouillon comme héro de bandes dessinées?

En fait, cela fait suite au succès des deux tomes sur l’Abbaye d’Orval. C’était un défi que m’avait lancé mon ami Marc Heyde, président de l’ASBL Aurea Vallis et Villare (les amis du patrimoine d’Orval). Pour réaliser cette bande dessinée, j’avais dû consulter énormément de sources historiques, même si je me suis laissé une grande liberté sur la manière avec laquelle j’allais porter la narration. Et malgré cela, aussi bien les historiens que les moines de l’Abbaye ont salué mon travail. Cet ouvrage, qui s’apparente à de la vulgarisation, a permis de faire connaître l’histoire d’Orval au plus grand nombre.

Ensuite, il a fallu que je me remette au boulot. Durant ma carrière, j’ai largement traité la province ardennaise et je voulais rester sur cette lignée historique. Le personnage de Godefroid de Bouillon s’est imposé de lui-même.

Et donc, l’aventure commence…

Effectivement, et il y avait une certaine inconscience. La matière historique est beaucoup plus conséquente que pour Orval et avant même de commencer à imaginer, il faut connaître le sujet. Tout comme un étudiant, je me documente et lis énormément. Je sais que je ne garderai qu’une partie infime mais je partirai en connaissance de cause.

Pour Godefroid, ça a été pareil. J’ai entre autre beaucoup lu Claude Rapé avec qui j’ai collaboré. Il existe plusieurs visions du personnage, celle du passé et du présent. Ce qui m’a amené à travailler sur plusieurs tableaux et époques. La trame principale se déroule dans les années 60 où des adolescents préparent une pièce de théâtre sur la reconstitution de la vie de Godefroid de Bouillon, mise en scène par Monsieur le Curé. A travers ce dernier, je donne la version que l’on nous a fait croire durant des années. Puis je mets en parallèle l’histoire tirée des sources historiques, et enfin je fais commenter mes personnages sur la fabrication de cette figure emblématique.

Lors de la création de la Belgique, il fallait trouver une personnalité symbolique dans laquelle wallons et flamands pouvaient se reconnaitre. C’est d’ailleurs pour cela qu’à l’époque on le représentait blond afin de plaire au nord du pays. On en a fait un héros alors que la réalité était toute autre. Il était encerclé par de nombreux adversaires politiques et lors de son départ en croisade, on conçoit aisément que l’appel de la richesse a dû tourner dans un coin de sa tête. Personnellement, quand j’étais écolier, c’est plutôt la version de Monsieur le Curé que l’on m’a enseignée.

Une fois cette étape terminée, vous vous êtes mis à dessiner…

Et je voulais dessiner le château. Beaucoup disent que Godefroid n’y a que très peu habité. Je travaille beaucoup avec de la photographie. J’ai donc pris un cliché de la maquette afin de m’inspirer. J’ai participé aussi à la Fête Médiévale, où j’ai d’ailleurs acheté un casque pour dessiner celui de Godefroid. Je voulais aussi raconter l’histoire à travers celle de la population de Bouillon. J’ai donc parcouru la ville et ses ruelles. J’ai photographié le cinéma et en ai fait une salle de spectacle. Le but n’est pas d’être exact mais vraisemblable. Ne parlons même pas du château que j’ai photographié sous tous les angles.

Vous avez d’autres projets pour les Ardennes et la période médiévale ?

Non. Travailler sur le Moyen-Âge est une tâche ardue. Ce n’est pas la recherche qui me fait peur. Mais représenter les maisons, châteaux et autres points de la vie quotidienne, cela peut parfois se révéler hasardeux. Je préfère nettement le XIXème et le début XXème, où l’on peut encore trouver de vieilles cartes postales et autres photos. En plus, les gens reconnaissent les lieux. En ce qui concerne les Ardennes, admettons que j’ai déjà bien fais le tour (rire). Mais bon, on verra. Pour le moment, je préfère me concentrer sur l’écriture de mon prochain album. Une chose à la fois…

Mike Pops